?

Log in

No account? Create an account

Previous Entry | Next Entry

Les richesses de la diversité sexuelle

Oui, oui! C'est moi, après plusieurs mois d'absence. ;) Je ne sais pas si je reviendrai souvent, mais l'occasion s'y prêtait. Je suis toujours bien occupée avec l'université, je suis comblée d'être avec une femme extraordinaire, je ne pourrais demander plus. Bon, il y a finalement des postes de prof qui planent à l'horizon. Finalement. Du moins c'est à suivre.

Voila en fait ce qui m'amène. Le 10 janvier dernier, sur le site cyberpresse.ca du quotidien de Québec Le Soleil, un texte critiquant vertement la politique de lutte à l'homophobie du gouvernement du Québec a été publié. Écrit par quatre philosophes (à la retraite), il mettait en lumière le gros fond crasse de l'hétérosexisme.

En même temps, il relevait ce qu'énormément de gens pensent dans leur fort intérieur, malgré tout. Malgré les belles intentions, malgré les volontés sincères d'afficher du respect ou d'être allié-e-s. Il touchait au roc qui se trouve sous la poussière et la terre des préjugés brutes se prêtant davantage à l'excavation. Ce roc dont la densité est égale à l'assurance avec laquelle certaines idées sont annoncées comme «allant de soi», «évidentes», de «gros bon sens». Qui elle est tout aussi égale aux rôles centraux que jouent certains mythes dans la constitution de soi.

Pas évident de répondre à ça avec un simple «bla». C'est impossible en fait. Pour défaire un paradigme, il faut en présenter un autre et ceci demande énormément de temps. J'ai essayé de naviguer là-dedans aussi bien que je le pouvais. Sérieux les ami-e-es, j'ai réussi à pondre une réplique qui n'était pas plus longue que le texte original ;)

Seulement, Le Soleil ne l'a pas publiée. Je n'ai pas pu sauter assez vite sur l'affaire, ou bedonc ils n'ont pas aimé. Histoire de dire que je n'ai pas passé plusieurs heures à écrire la chose en vain - et à recevoir les généreuses contributions de trois gentil-le-s lecteurs-trices pour rien, je vais vous le partager ici.

Mais avant, si certaines personnes aimeraient consulter le texte original, intitulé «Un plan de lutte contre l'homophobie méprisant pour la population», le voici.

Puis voila ma réponse:

Les richesses de la diversité sexuelle

La lettre de MM. John White, Gérard Lévesque, Charles Cauchy, Maurice Cormier est une excellente opportunité de répondre aux arguments dont ils se font les porte-parole et auxquels ils ne sont pas les seuls, en toute honnêteté, à adhérer. En tant que femme lesbienne, ce n’est pas la première fois que je les entends et ils me sont parfaitement familiers.

Je comprends, d’une certaine façon, ce cri du cœur des auteurs. C’est celui qui se manifeste chez beaucoup de personnes faisant partie d’un groupe majoritaire ayant joui pendant longtemps du pouvoir de définir le monde qui les entoure. Elles apprennent avec désarroi, voire colère, que des personnes d’un groupe minoritaire ne partagent pas la vision qui leur semble aller de soi et sur laquelle repose une bonne partie de l’estime qu’elles se vouent. Dans ce contexte, toute critique à cette vision est vécue comme une atteinte à leur intelligence et une attaque à ce qu’elles valent.

Certes, ce n’est pas parce qu’une minorité a une perspective différente de celle de la majorité que cette perspective devient automatiquement valide. À l’inverse, toutefois, le fait qu’une opinion soit partagée par une majorité de gens – ou même la totalité de la population – ne la transforme pas en vérité. La Terre ne serait pas plate quand bien même tout le monde y croirait. Avancer l’argument selon lequel une perception est vraie parce que plus répandue constitue donc un sophisme, soit celui de l’appel à la popularité.

Reste à résoudre le cœur de l’enjeu, soit celui de la compréhension qu’on a du vivant et de la sexualité. À cet égard, le fait qu’il existe, au sein du vivant, un processus permettant l’apparition de générations nouvelles est indéniable. Cependant – et la nuance est beaucoup plus grande qu’elle n’en paraît de prime abord –, c’est une toute autre chose d’affirmer que «Le but de la ‘Nature’ (ou de la ‘Vie’) est la reproduction des espèces». Parler en termes de buts ou d’objectifs, c’est postuler une intention d’origine émanant d’une entité pensante et réfléchissante. Or, s’il est permis d’en faire un acte de foi, ce n’est certainement pas un raisonnement scientifique.

Dans l’impossibilité d’entrer en discussion avec la «Nature» - ou même de démontrer son existence comme entité réfléchissante -, il sera donc impossible de déterminer si elle a des buts et objectifs ou si parfois elle commet des «erreurs» (soit les «étranges» que sont les personnes bisexuelles, gaies, lesbiennes, intersexuées ou transgenres), se fourvoyant ainsi dans les recettes dont elle seule a le secret.

Je vois bien comment mes propos risquent de choquer profondément. Nous cherchons tous et toutes à donner du sens à notre existence et construisons une partie substantielle de notre estime de soi sur le sentiment que nous sommes utiles au monde qui nous entoure. D’où le fait qu’une fois Dieu chassé – de certaines sphères, disons –, le «naturel» l’ait remplacé au galop dans le cœur de plusieurs. Je comprends cette recherche de sens et de validité, de même que le fait que tout principe ou valeur soit invariablement fondé sur un acte de foi. Seulement voici, je considère qu’il faut être extrêmement prudent dans la pratique de ces actes puisque selon le mien, il est important que toute personne humaine soit investie de la même valeur. Ce n’est qu’à l’aune de sa soif d’égalité et des gestes de solidarité qu’elle pose envers son prochain qu’elle devrait être jugée et elle ne devrait pas chercher à établir son estime personnelle sur un sentiment de supériorité par rapport à d’autres.

Malheureusement, notre passé et notre présent ont connu une succession de situations où différents groupes sociaux ont confondu respect à leur endroit avec reconnaissance de leur soi-disant supériorité, et toute critique de cette prétention est présentée comme un préjudice commis à leur égard. L’histoire des revendications des femmes, des Noir-e-s, des immigrant-e-s, des Premières nations, des pauvres ou des personnes vivant avec un handicap – pour ne nommer que ceux-ci – le démontre amplement. Elle démontre du même souffle comment plusieurs membres de groupes majoritaires ou dominants accordent facilement leur conscience avec une profession de respect plutôt partielle à l’endroit de ces groupes minoritaires. Ils ne réservent leur indignation qu’aux actes les plus vils dont ceux-ci sont la cible, mais s’accommodent fort bien de la douleur que suscite l’infériorisation plus ou moins subtile qu’ils leur réservent à travers le quotidien.

Ce qui facilite cette infériorisation est le fait qu’elle soit toujours fondée sur de soi-disant évidences et du prétendu gros bon sens. Pendant longtemps, et encore aujourd’hui pour certains blancs, il fut évident que des races biologiques existaient et que celles-ci s’organisaient hiérarchiquement. Affirmer le contraire était pure folie. De même que la supériorité des hommes sur les femmes crevait les yeux – et les crève encore pour certains. Il faut savoir que l’observation, même scientifique, est souvent influencée par les références culturelles de la personne qui observe. Ainsi Darwin a-t-il pu s’extasier devant le «merveilleux» instinct «esclavagiste» des fourmis et une gamme de biologistes ont-ils pu qualifier «d’aberration» les rapports sexuels entre animaux de même sexe.

Oui, un grand nombre de personnes, des majorités même parfois, peuvent se tromper. Et le leur souligner n’est pas un acte de mépris, mais de justice. D’autant plus qu’à ce que je sache, cette critique ne torpille pas l’entièreté de leur faculté de jugement puisque celle-ci ne s’arrête pas à l’opinion qu’elles se font du groupe minoritaire ou discriminé dont nous faisons partie.

Lâcher prise sur cette infériorisation serait pourtant si prometteuse. Il y a une richesse à reconnaître pleinement la validité de l’amour et de la sexualité entre personnes de même sexe. Le fait qu’elles puissent s’aimer et s’épanouir ensemble est un exemple au monde hétérosexuel du fait qu’il soit possible de vivre et de fonctionner à deux sans être confinés d’office à un rôle précis selon son sexe. Il devient ainsi plus facile d’évoluer selon ses affinités propres et d’entrer en relation égalitaire avec une autre personne. Cela requiert certes de la communication et peut faire peur au départ, mais on gagne en humanité lorsque les relations qu’on entretient avec d’autres, qu’il s’agisse de personnes aimées ou appartenant à d’autres groupes sociaux, se dépouillent progressivement de rapports de pouvoir obligés.



N.B.: À certains endroits, j'ai tourné les coins un petit peu rond. Pas évident d'essayer de rendre avec finesse certains concepts qui ne sont pas familiers pour une bonne partie de la population et ce, dans un court texte.

Edit: Le Soleil n'a pas dû aimer, car je viens de voir qu'ils ont publié une réplique ce soir.

Comments

fearsclave
Jan. 15th, 2010 03:51 am (UTC)
J'avais entendu que qqes profs de CEGEP avait pondu qqchose du genre... C'est un peu plate que le Soleil n'a pas imprimé ta réponse; elle mérite d'etre lue.

A part ca, chuis content de lire que tout va bien pour toi!
aislingtheach
Jan. 15th, 2010 03:53 am (UTC)
Yé, merci :)

Je t'avoue que je me sens mal de ne pas t'avoir répondu aux deux courriels que tu m'avais envoyés. J'essaie de m'améliorer côté organisation, réponse aux gens et tout le bataclan, mais je suis loin du but encore :(
fearsclave
Jan. 15th, 2010 03:55 am (UTC)
Bof, inquiete-toi pas; April m'avait dit que t'étais follement éperduement et travaillait comme une damnée en plus :).