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Ramer plus fort

Coucou tout le monde, :)

Encore une autre de mes brèves apparitions! C'est un peu par hasard que je me retrouve ici, car je planchais sur autre chose ce soir. J'étais en train de rechercher un texte que j'avais écrit dans un de mes échanges courriels, puis suis tombée sur un autre. Vous ne serez pas surpris si je vous dis qu'il s'agissait encore d'un de ces courriels-essais-fleuves vers lesquels je glisse inexorablement dès que j'essaie de dire «bla» - tâche impossible, il va sans dire, sauf quand on est furax pis qu'on n'a pas le goût de s'expliquer ;)

Dans l'optique de ne pas oublier à nouveau cet essai fleuve dans l'océan de courriels de mon gmail, je me suis dit que j'allais simplement «l'archiver» ici. Libre à vous, bien évidemment, de vous en taper la lecture ou non.

Sinon, well, j'espère que tout le monde va bien. Heureuse de t'avoir revue dernièrement, cousinette kanthara:) Et j'ai bien hâte de te voir à Montréal, Greenie breizh (zut, je me souviens pu de mon html, c'est poche!).

De mon côté, ça va bien. Le temps file comme c'est pas possible, de beaux projets en perspective, une Douce tout aussi extraordinaire qui s'échine sur l'écriture de son mémoire. Yé :) Mais des fois, j'ai sérieusement l'impression de m'éparpiller. J'ai un feeling de «too much data» pis que ça me sort des oreilles. C'est pas la souffrance ultime, s'entend. Ya des choses pire que ça dans la vie. C'est juste «confusionant» et ça donne l'impression de se transformer, au fil de l'âge, en professeur Tournesol version cheveux longs.

Alors voilà, en gros. J'introduis tout de suite ce texte, puis me remets à mon travail. Il date de trois ans, mais je trouve qu'il demeure toujours à propos. Ya peut-être juste quelques trucs que j'ajouterais, suite à des réflexions ultérieures qui ont émergé dans le cadre d'expériences militantes, et suite à la lecture de Inclusion and Democracy, d'Iris Marion Young.

***

[Dans son courriel, NouvelleActiviste! me partage une discussion épuisante au sujet de l'homophobie. Elle affirme comment elle s'est sentie frustrée du manque d'écoute]

Bonjour [NouvelleActiviste!],

Ça me touche que tu me confies tes états d'âmes suite à cette discussion. À vrai dire, ta confidence touche une corde sensible. Je me suis longtemps sentie exactement dans ta position. Aujourd'hui, ce n'est heureusement plus le cas.

Je pensais te répondre avec un bref courriel, mais fidèle à moi-même, je me suis plongée dans une composition qui a pris une vie propre. J'aimerais évidemment te donner un petit coup de pouce, aussi minime soit-il pour t'aider à mieux affronter ce type de situation. C'est cependant délicat, dans ce type de situation, d'arriver avec des conseils. Il est facile de déborder dans le paternalisme ou la pédanterie. Je t'enjoins donc, si tu as le courage ;) de lire le volumineux courriel qui suit, d'en prendre et d'en laisser à ta guise.

Curiosité, comme ça : Est-ce que ça t'a déjà arrivé plusieurs fois d'être dans cette situation? Te sens-tu généralement à court d'arguments quand ça arrive?

En tout cas, tu as toute ma sympathie. Les discussions intenses, j'ai connu (et je connais encore, à l'occasion). Ça me décevait profondément de sentir que mes arguments ne portaient pas et d'ignorer quoi répondre ou comment répondre à certaines personnes. J'avais l'impression, par ailleurs, qu'on ne m'accordait pas de crédit pour ce que je savais et disais.

Ma réaction à l'époque fut de plonger de plus belle dans les livres comme une véritable boulimique. Je les dévorais déjà pour leur intérêt propre, mais j'avais une motivation renouvelée de le faire. En lisant, je me suis exposée à différentes critiques des systèmes de pensée hétérosexistes (ou homophobe)/sexistes/racistes. Ceci m'a non seulement fourni des outils ou des «armes» pour défendre certaines de mes positions, mais m'a également fait prendre conscience du fait que j'avais moi-même intériorisé certains préjugés. Pas que j'étais une vilaine fille stupide, mais j'avais été exposée comme tout le monde à ces idées préconçues depuis ma tendre enfance. Je n'avais jamais eu contact avec d'autres façons de penser. Plus les gens autour de nous répètent une affirmation avec ce ton assuré et cette sorte de conviction inébranlable laissant entendre que rien d'autre ne saurait être envisageable, plus nous l'intériorisons nous-mêmes rationnellement et viscéralement comme une vérité avec un grand V. Plus tard, nous faisons notre coming out, ou nous nous découvrons des amis gais, lesbiennes, bisexuel(le)s, et nous révisons certaines de ces positions, mais rarement toutes. Ou du moins, rarement toutes d'un seul coup.

Ce qui fait que des fois des personnes nous sortent des plus ou moins grandes énormités - ou même des affirmations très subtiles - sans que nous sachions trop quoi répondre. En quelque part dans nos trippes, nous sentons bien qu'il y a quelque chose qui cloche dans l'affirmation de l'autre personne, mais nous ne savons pas comment mettre le doigt dessus ou nous ne savons pas quoi dire. Nous nous sentons un peu K.O. d'office et démunie. Te souviens-tu de cette fois où tu avais rapporté les propos de ton professeur du secondaire, qui avait justifié la condamnation de l'homosexualité sur la base qu'elle serait contre-nature? À cette affirmation, tu ne savais trop quoi répondre parce qu'elle te semblait juste et sensée, malgré le fait que la condamnation de l'homosexualité (et par extension de la bisexualité) t'embête. Normal, le concept de nature est profondément inscrit dans les notions de sens commun qui circulent dans notre société. Peu de gens sont exposés aux analyses qui révèlent la facticité de cette notion.

Une autre raison derrière les impasses de nos discussions sont les rapports de pouvoir/domination dans lesquels nous nous inscrivons:

L'âge. Beaucoup de personnes considèrent que leur âge leur accorde d'office davantage de sagesse et de jugement qu'aux personnes plus jeunes. Il y a une sorte d'investissement de prestige là-dedans. Des personnes qui ont elles-mêmes, dans leur passé, eu un statut moindre en raison de leur jeune âge peuvent se dire qu'elles méritent enfin cette reconnaissance et qu'on ne leur enlèvera pas maintenant qu'elles la détiennent. Elles se montreront beaucoup hermétiques aux propos de personnes qui remettent en question leur point de vue. S'il est vrai qu'avec l'avancée en âge il y a plus de probabilités que nous accumulions des expériences diverses permettant d'enrichir nos perspectives sur la vie, ceci n'est pas toujours vrai - ou du moins ne l'est pas sur toute la ligne.

Le sexe. Dans des débats avec des garçons, il est probable - mais pas automatique - qu'on ne nous prenne pas totalement au sérieux. Dans un groupe mixte partagé également entre hommes et femmes, les premiers auront plus tendance à couper la parole que les autres, ou à accorder du crédit à celui qui a le plus de gueule. Ceci est particulièrement vrai quand on y ajoute l'âge, où la non prise au sérieux est plus franche et dégoulinante de paternalisme: «n'est-ce pas ma petite fille?».

L'orientation sexuelle. Aux yeux de beaucoup de personnes encore, les positions exprimées par des personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles sont particulièrement subjectives, biaisées et politiques. Les personnes hétérosexuelles qui justifient la supériorité de l'hétérosexualité ou l'exclusivité d'institutions telles que le mariage sont éminemment neutres, objectives et apolitiques. Les personnes hétérosexuelles ont l'histoire avec un grand H, la religion et le mythe de la destinée hétérosexuelle (ça étonne, dit comme ça, j'y reviendrai) pour soutenir la «validité» de leurs propos. De plus, en raison de l'opprobre que reçoivent encore l'homosexualité et la bisexualité, il est parfois risqué de les défendre et de parler en faveur de personnes lesbiennes, bisexuelles et gaies. Ceux et celles qui s'y aventurent ne doivent pas uniquement se préoccuper des arguments à fournir, ils sont également à gérer la crainte qu'on s'en prenne également à eux.

Le niveau socio-économique, tel qu'il s'exprime (aux yeux de beaucoup) par le type de linge qu'on porte et le niveau de langage qu'on utilise. Dis la même chose deux fois. La première, tu portes du linge troué, tu n'es pas maquillée, tu as des «trous tout partout» (entendre piercings), tu as des pics sur la tête. La seconde, tu es tirée à quatre épingle, tu portes un habit bien pressé, tu es maquillée, tu es coiffée proprement, tu n'as aucun trou à part dans les oreilles et tu sens bon. Si tu t'adresses à monsieur-madame-tout-le-monde, il est beaucoup plus probable qu'on accorde du crédit à ce que tu dis dans la seconde situation. Dans la première, bonne chance!

Anyways. Je dis tout ça et sûrement que ce n'est pas une nouvelle pour toi. Mais je développe pour insister sur un truc. Ces dynamiques s'ajoutent souvent à la frustration initiale que nous éprouvons quand nous sentons que nous n'arrivons pas à défendre un groupe social ou une cause qui nous tient à coeur. Nous devons alors doublement ramer, alors qu'un homme plus âgé arborant tout les signes de la réussite sociale et économique aurait probablement davantage d'impact que toi auprès de ta tante :/ (sauf exception, car je ne peux présumer de la psychologie exacte de chacun). Cette dynamique n'est pas qu'une simple question de préjugés à ton sujet, c'est l'expression de rapports de pouvoir dans laquelle tu es inscrite.

Ça, ce sont les caractéristiques sociodémographiques. Mais le pouvoir s'exerce de façon concrète dans les discussions: dans les interruptions de parole, dans la mauvaise foi, dans les sophismes de type ad hominem (notamment), dans les expressions non-verbales, dans les sourires en coin qui expriment le mépris, dans l'imposition de changement de sujets, dans la non-prise en compte d'un argument qu'on vient de formuler, dans les expressions de paternalisme, dans la monopolisation de la parole, dans la non-écoute. Etc. Etc.

Tout ça joue dans les discussions. Y a-t-il une façon de s'en sortir?

Oui, mais comme je l'ai mentionné plus haut, nous devons ramer davantage que les personnes qui sont en position avantagée. Ce qui demande beaucoup d'énergie et de préparation. Surtout quand nous avons une sensibilité aiguisée et sommes solidaires de plusieurs causes sociales. Nous souhaiterions que les gens s'ouvrent à un ensemble de réalités et cessent leurs préjugés ici-là -maintenant. Tout échec dans les discussions que nous entamons use.

La solution à mon avis n'est pas de baisser les bras - certes, c'est ma subjectivité de personne engagée qui parle - mais de développer des stratégies qui nous rendent les choses faciles. À force d'observer des débats, je me suis rendue compte que certaines approches portent plus que d'autres. Sans être infaillibles, évidemment. De même, mon engagement social des dernières années a enrichi ma perspective sur ma participation aux débats. Voici les stratégies que j'ai retenues:

L'enrichissement des perspectives (mes amis les livres): Certaines idées jouissent d'une plus grande diffusion que d'autres. Comme «par hasard», ce sont celles qui vont dans le sens du statu quo. Même si nous en entendons certains pousser des hauts cris sur «l'influence excessive» du «politiquement correct», des (méchantes) féministes, du (méchant) lobby gai, et des Noirs qui «voient du racisme partout», nous sommes encore loins de la coupe aux lèvres. Les analyses percutantes de plusieurs ouvrages féministes, anti-racistes ou altermondialistes, par exemple, sont absentes des idées mainstream. Pour une personne possédant une sérieuse sensibilité égalitaire, avoir accès à ces ouvrages permet de raffiner et fortifier sa pensée. Il faut prendre garde de ne pas la figer, cependant. C'est en s'exposant à une diversité de points de vue qu'on enrichit le sien. Cette diversité comprend également les ouvrages «d'opposants». Même si nous sommes en désaccord avec beaucoup de leurs points, nous pourrions nous rendre compte que certains sont valides. Sinon, nous pourrions minimalement nous familiariser avec les arguments qu'ils emploient, de façon à nous préparer lorsqu'ils émergeront dans une discussion.

La recherche d'espaces de ventilation et d'échanges: Parfois, nous nous sentons seuls au monde. Bon, ce n'est plus le cas pour moi puisque j'ai aujourd'hui développé un réseau d'ami-e-s avec lesquels je partage mes affinités activistes, mais ici et là, certaines personnes tiennent seules leur fort et se sentent particulièrement isolées. Si ce dernier cas est pire, porter nos perspectives peut être essoufflant même lorsque nous avons un joyeux réseau d'alliés que nous rencontrons à l'occasion. C'est ici que développer un réseau d'affinité pour pouvoir ventiler joue un rôle crucial et thérapeutique. De surcroît, comme nous ne sommes pas des clones, nos affinités peuvent varier sur certains points et nuances. Échanger avec des personnes qui partagent minimalement nos sensibilités mais pas totalement notre point de vue peut être très enrichissant. C'est là aussi que nous pouvons apporter des nouvelles perspectives et les soumettre aux autres. Nous pouvons y entretenir une culture de débat non (ou moins) confrontante qui nous aide dans les situations où les choses sont plus corsées.

La maîtrise des outils de la logique et la pratique d'échanges respectueux. Archi-important. Malheureusement, ils ne sont pas aussi répandus qu'on veut bien le croire. Des personnes peuvent avoir entretenu une culture du débat, comme je l'ai mentionné au point précédent, mais n'avoir qu'une piètre maîtrise de la logique. On sera alors plus enclin à recourir aux sophismes, au manque de respect et à la mauvaise foi. En fait, quand j'entends logique, j'entends également règle de respect. Par exemple, écouter véritablement l'autre, lui laisser le temps de finir son point, ne pas monopoliser la parole, etc. Pour moi, les marques de non-respect sont souvent des formes de compensation. Nous ne sommes pas suffisamment confiants dans nos propos alors nous intimidons l'autre. À l'inverse, nous pouvons tellement appréhender la mauvaise foi d'un interlocuteur que nous versons dans l'émotivité et le manque de respect par dépit.

Que faire quand nous sentons que la logique et le respect sont à sens unique? Rester maître de soi (à la mesure du niveau d'assurance que nous avons atteint) et nommer les choses. Nommer poliment les erreurs de logique que nous venons d'entendre «tu viens, si j'ai bien compris, de dire 'XYZ'. Il s'agit du sophisme 'x' qui consiste en ceci et cela.» Si la personne semble se braquer (c'est rarement le fun pour l'ego de se faire dire qu'on a mal jugé de quelque chose), on peut ajouter «je suis peut être 'intense', mais je m'impose la même discipline. Si tu remarques des sophismes dans ce que je dis, tu peux me les souligner». Si la personne n'a visiblement pas de connaissances au sujet des sophismes, on peut lui conseiller le fameux livre de Baillargeon «Petit cours d'autodéfense intellectuelle».

Idem pour les règles de respect. À ce niveau, si nous montrons l'exemple, il y a plus de chances que l'autre personne fasse de même et se montre davantage de bonne foi. Si nous voyons que l'autre personne persiste dans son manque de respect, nous pouvons alors lui signifier que nous allons interrompre la discussion. Si elle se fait arrogante, nous pouvons lui adresser une critique très ferme, mais sur un ton posé: la personne manque de savoir vivre, il ne vaut pas la peine d'échanger avec elle. À noter, cette affirmation aura plus de poids si nous demeurons calme à travers l'ensemble de la discussion. Si nous disons ça avec un ton enflammé, nous serons moins crédible.

La multiplicité des avenues d'expression: Si notre sensibilité aiguisée nous fait déborder d'indignation à l'endroit de la masse de préjugés que nous entendons, il est sain de se donner diverses avenues d'expression. Si les discussions spontanées sont les seules occasions où nous tentons d'exprimer nos idées, tout échec sera vécu avec énormément de frustration. Si nous avons l'opportunité de nous exprimer ailleurs dans un contexte plus favorable, par le biais de publications, de forums, de pièces de théâtre, ou de chansons, par exemple, etc, «échouer» dans une conversation sera beaucoup moins lourd. Par ailleurs, savoir que nous avons un minimum d'influence positive ailleurs nous aide grandement à construire et consolider notre assurance. En retour, l'assurance que nous dégageons nous aide beaucoup dans les débats.

L'approche du tigre tapi: C'est une façon amusante, peut-être, d'illustrer un principe que nous envisageons peu. J'ai remarqué que trop souvent, nous avons tellement intériorisé notre position minoritaire que nous sentons que la responsabilité de démontrer la justesse de nos positions échoit uniquement à nous. Quand nous entendons une affirmation qui nous semble problématique, nous nous empressons de déclarer qu'elle est fausse, puis nous nous appliquons aussitôt à dire en quoi elle l'est. Nous faisons comme si les seuls points qui devaient être prouvés étaient les nôtres. Nos interlocuteurs se trouvent alors dans l'agréable position de renchérir en nous offrant un barrage de questions nous confinant dans une position défensive, tout confortables sont-ils dans leurs propres croyances. Rappelons-nous. Nous représentons des positions minoritaires qui vont souvent à l'encontre de notions de sens commun. Nous avons tout un paradigme à défendre. Eux jouissent de toute la force que procure la conviction d'avoir l'évidence de leur côté.

En jouant du «tigre tapi» ;), nous reversons la dynamique. Une personne dit une énormité. Réaction, pas de dire «ouache c'est faux», pas de dire «c'est pas vrai ça parce que...», mais plutôt de demander, de façon très posée : «Qu'est-ce qui t'amène à cette conclusion?». La personne sera sans doute saisie, parce que si elle exprime une position dominante, on lui aura sûrement rarement demandé des comptes sur ses affirmations. Elle sortira alors fort probablement ce qu'elle estime être une explication plausible, mais toutes les chances sont qu'elle soit superficielle.

Par exemple:
A: «l'homosexualité est une maladie»
B: «qu'est-ce qui t'amène à dire ça?»
A: «bin, tous les experts le disent».
[note: ceci est problématique à plusieurs niveaux:
Ce ne sont pas «tous» les experts qui le disent, même si certains persistent effectivement à le croire.
Les associations des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes nord-américains (par exemple) précisent qu'il ne s'agit pas d'une maladie.
Même s'ils le disaient effectivement («tous»), en quoi leurs propos seraient-ils justes?
*Ce qui est compliqué avec tout ça, c'est qu'il serait possible de relancer la personne A avec plusieurs questions.]
B: «j'aimerais justement savoir trois choses là-dessus:
1) où avez-vous vu que «tous les experts le disent?»
2) pourriez-vous me nommer certains de ces experts?
3) sur quoi ces experts se basent-ils pour affirmer que l'homosexualité est une maladie?
Entre toi et moi, il y a très peu de chances que la personne ait réellement lu sur le sujet. Elle aura peut-être «entendu parler de», peut-être se souvient-elle d'une ancienne rubrique de psy publiée dans un journal.

Il y a des chances qu'elle se braque, qu'elle soit déstabilisée parce qu'on lui met dans la face les procédés chambranlants par lesquels elle en vient à détenir les idées fausses qu'elle a. Peut-être voudra t-elle renverser la dynamique et mettre l'importun dans la position défensive qui lui revient. C'est la que la position du tigre tapi a toute son importance ;) Comme nous n'avons pas préalablement exprimé notre opinion, nous avons tout le loisir de nous abstenir de le faire, le temps que la personne qui vient d'émettre son énormité commence par s'acquitter de la tâche de démontrer la justesse de ses propos. Nous pouvons dire, par exemple: « que nous allons éventuellement partager notre point de vue et assumer la responsabilité d'en prouver la valeur, mais nous voulons que la personne qui vient d'émettre ses propos les explique complètement».

Tenir cette position est très intéressant. Au-delà du braquage initial, il est fort probable que la personne s'empêtre dans ses arguments. La position défensive lui sera d'autant plus inconfortable qu'elle ne sera pas habituée à l'assumer et n'y sera pas préparée. Il est possible qu'elle abandonne le débat. Si elle va jusqu'au bout de ce dont elle est capable et que ton tour vient finalement, il y a peu de chances qu'elle demeure dans la position initiale de force qu'elle occupait.

Certes, il est probable qu'elle fasse preuve de mauvaise foi et qu'elle patine. C'est là que le ton neutre aide. Il est idéal de laisser le moins possible paraitre nos propres positions. D'une part, nous réduisons le risque que la personne ajuste ses propos afin d'éviter de se retrouver coincée dans ses incohérences. Si elle sait ce que nous allons lui demander, elle va mieux prévoir sa défense. Par ailleurs, si nos questions ne sont pas trop offensives et émotives, elle sera plus encline à partager honnêtement ce qu'elle pense. Évidemment, comme nous remettons en question certaines croyances de sens commun, il est possible qu'elle se doute que nous possédons une perspective opposée à la sienne.

L'attitude zen: une personne particulièrement émotive, sauf peut-être les hommes qui frappent du poing sur la table et s'imposent de tout leur non verbal gagnera rarement des points dans un débat. Elle renforcera à son insu l'idée préconçue selon laquelle les personnes ayant des positions minoritaires sont plus subjectives. Leur jugement est biaisé par leur émotivité. Ils se laissent emporter par leur passion alors leurs propos ne sont pas solides.

Garder son calme alors que l'autre personne s'emporte change la dynamique du débat et nous met - sauf exception - en position de force. Les observateurs du débat seront plus enclins à nous accorder du crédit pour noter position. Si nous sommes calmes et dégageons de l'assurance, notre interlocuteur se sentira également davantage la responsabilité de prouver ses points. Toute la confiance qu'accorde le sentiment d'avoir raison parce qu'il colporte une «grande vérité du monde» s'en trouvera affaibli.

Surtout, c'est une attitude qui peut être particulièrement satisfaisante pour nous et pour notre estime de soi.

Entretenir une multiplicité des avenues d'expression facilite grandement l'attitude zen. Nous pouvons alors nous mettre quasiment à jouer avec la situation - bien qu'elle demeure effectivement sérieuse en soi. J'aime me mettre, à l'occasion, en position «d'observatrice». Non pas observatrice dans le sens de passive et non engagée. Mais dans ma tête, je me mets dans cet état d'esprit. J'entretiens une curiosité réelle. Je suis curieuse de voir qu'est-ce que la personne m'ayant sorti une énormité va dire si je la relance avec telle ou telle question. Je suis curieuse de voir jusqu'où je peux la «pousser», jusqu'où je peux la faire creuser dans son argumentaire. Je suis curieuse de savoir si elle va me sortir des originalités, ou si elle va sortir les mêmes arguments que les autres partageant sa position ont l'habitude de fourguer.

L'état d'esprit zen de l'observation est peut-être une «stratégie de survie», par moments, mais elle ne s'y limite pas. En entendant l'interlocuteur, je prends des notes. Je pense à ces autres moments où je pourrai m'exprimer et j'utilise les informations recueillies pour mieux étoffer certains de mes arguments. Je pourrai, dans quelques textes ultérieurs, prévoir davantage d'objections possibles et fournir d'office les réponses. Je pourrai également mieux comprendre où sont les points coriaces de résistance. À quels principes sous-jacents les interlocuteurs s'accrochent-ils davantage? Sur quel point devrai-je donc davantage travailler. Quelles pourraient-être les raisons de ces résistances? Etc, etc.

Par ailleurs, placer - poliment - la personne devant ses contradictions l'encouragera peut-être à réfléchir à ce qu'elle a dit. Probablement pas devant nous, ego oblige, mais plus tard, lorsqu'elle sera seule avec elle-même.

J'ai déjà eu la jouissance d'échanger avec mon oncle qui jouait les ti-jo connaissants lors d'une rencontre de famille. Tout sympatique soit-il, je sentais qu'à ses yeux j'étais encore la petite nièce. Il discourait sur plusieurs réalités de la vie, prenait tout le plancher, coupait la parole de mes cousins et de moi-même. Ce faisant, il supposait qu'il disposait de plus de connaissances que nous sur ces sujets en raison de son âge. Il supposait également que mes formations en anthropologie et en sociologie (jusqu'au niveau doc) ne m'apportaient rien de particulier en cette matière ou ne faisait pas le poids avec la «sagesse» de l'âge. Je n'aime pas avoir à me prouver. Je ne comptais pas non plus lui donner l'impression que j'avais besoin de son approbation et de sa reconnaissance. Résultat: j'adoptais l'approche zen, semi-détachée.

Plus tard, un cousin et moi jasons. Il me demande éventuellement quel est le sujet de ma thèse. Je commence à expliquer alors que mon oncle arrive. Immédiatement, il se met à partager ses réflexions sur le sujet. Dans son cas, il est convaincu que l'homophobie chez les jeunes garçons est «naturelle». Même si j'abhorre cette position, je décide d'adopter une approche différente. Il se trouve, en fait, que je suis très curieuse de voir comment il va construire son argumentaire. Sans mentionner ce que je crois personnellement et en conservant un calme serein, je lui pose une série de questions. C'était intéressant de voir comment son raisonnement fonctionnait. Seulement, il a fini par perdre patience. À plusieurs reprises il avait cru me fournir l'argument final, mais il y avait toujours façon de le relancer dans ses «évidences». Il s'est levé, puis est revenu s'excuser. Il croit peut-être encore à cette idée d'homophobie naturelle chez les jeunes garçons, mais au moins elle a été ébranlée. Ce qui est un premier pas. Également, la relation entre nous a commencé à se redéfinir, ce qui, au-delà de l'enjeu du débat, une autre «bataille» importante à mener.

Les discussions seront beaucoup plus enrichissantes à mesure où les pratiques respectueuses et non-hiérarchiques s'étendront. D'office, les discussions entreprises dans des positions inférieures mènent généralement pas à grand chose. Changer le cadre de la discussion, c'est améliorer les probabilités pour les perspectives minoritaires d'être mieux entendues.


Alors voilà, finalement. Je ne pousserai pas l'indécence jusqu'à dire «bref» ;) Ça m'a pris quelque temps avant de pondre le tout. À vrai dire, ce n'est pas très sage de ma part de l'avoir fait, puisque je suis dans le gros jus sale. Mais bon, des fois j'ai besoin de me sortir quelques trucs des tripes pour prendre soin de ma santé mentale ;) Si t'as le goût d'échanger davantage sur tes réflexions ou tes propres stratégies discursives, je serais bien heureuse de les entendre! Il est possible néanmoins que ça me prenne un peu de temps avant de te répondre. Je serai en train d'éteindre d'autres feux.

En espérant que ça se passe bien de ton côté!

Au plaisir,

Aislingtheach

Comments

( 3 comments — Leave a comment )
(Anonymous)
Jan. 17th, 2011 10:10 am (UTC)
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( 3 comments — Leave a comment )